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Vielosophi & Cie

Vielosophi & Cie

Tentatives de réflexion pour vivre et agir en conscience...

questions d'hérédité

Elle a 78 ans. Elle ne s’est jamais trop posé de questions, je l’ai toujours connue comme ça, je ne crois pas qu’elle puisse changer. Alors je vais la voir, je l’observe, et comme c’est un peu loin de chez moi, je n’y vais que deux ou trois fois par an. Ce personnage, car ç’en est un, m’a toujours interpellée. Quelques exemples… Nous regardions par la fenêtre et elle me faisait remarquer que depuis quelques jours elle voyait une hirondelle, une seule. Je lui dis que chez moi, elles étaient là depuis deux semaines. Ce à quoi elle me répondit très justement que peut-être elles étaient là depuis plus longtemps mais qu’elle ne les avait pas vues. Je m’éloignai en souriant de cette judicieuse remarque, et je l’entendis qui marmonnait en fermant la fenêtre : « Toutes ces hirondelles qui vont encore chier partout… ! »
Un autre moment, nous étions en train d’installer des filets dans son immense jardin potager, lorsqu’elle me dit : « Les voisins m’ont proposé de m’aider, mais moi je ne veux pas les emmerder, je ne veux emmerder personne. »
Plus tard j’ai voulu porter quelque chose à sa place, elle s’est détournée en me jetant sur le ton du reproche : « Je me débrouille toute seule… ! »
Et ce genre d’anecdotes, j’en ai plein mon panier, d’aussi loin que remontent mes souvenirs… Je me suis souvent dit que si je savais dessiner, j’en ferais une bande dessinée.
Elle a toujours des histoires pas possibles à raconter sur les gens qui sont tous très malhonnêtes, mal élevés, filous, et j’en passe. A croire qu’elle n’est capable d’aucun désir de relation sereine avec autrui. La moindre conversation en sa présence, c’est du Ionesco, version Cantatrice…
Il faudrait que j’arrive à lui poser des questions, à mieux comprendre, comme je le fais avec n’importe qui, mais je crois qu’elle ne veut même pas communiquer : son acuité auditive baisse depuis des années, à chaque fois qu’on lui dit quelque chose elle dit « hein ? », maintenant il faut quasiment hurler pour qu’elle entende quelque chose, et elle ne veut pas mettre d’appareil auditif, elle dit que c’est pour les vieux…
Elle ne veut pas d’aide chez elle parce qu’elle a peur des autres, une paranoïa naturelle peut-être, alimentée par sa fidélité au JT de TF1…
Elle est pour moi l’archétype de l’aigreur, elle porte sur elle cette inaptitude au bonheur qui trouve des malheurs et des souffrances dans la moindre des choses, et du plaisir nulle part. Bien sûr elle peut rire et sourire, et sincèrement, et je dois l’admettre, rarement du malheur des autres. Elle a un sens de l’humour bien à elle, mais auquel je suis sensible puisque je la connais depuis toujours. C’est comme si, en elle, la joie de vivre avait avorté, à un moment de sa vie, je ne sais pas lequel, enfin, si, j’ai quelques idées mais je ne m’autoriserais aucune affirmation.
Et puis il y a autre chose. Elle est ma grand-mère, la mère de ma mère. Je suis au bout de cette lignée de femmes et cela m’a toujours fascinée. Je ne ressemble à aucune d’entre elles, et pourtant je ne pourrais pas être ce que je suis sans elles. J’ai, il faut être honnête, chopé quelques traits de caractère de ma grand-mère. Mais je me suis surtout façonnée par contradiction à elle. Il y a des choses que je lui dois, des choses qui font partie de ma meilleure part et qui sont l’exact contraire de ses traits les plus noirs et les plus insupportables.
Ça paraît paradoxal, mais je lui dis merci… Merci parce que si je me pose autant de questions depuis si longtemps c’est en grande partie à force de l’observer, elle.
Elle est dans le faire et dans l’avoir, l’être ne semble pas l’intéresser. Ce que sont les gens, leurs désirs, leurs raisons, n’a absolument aucune importance pour elle. Chez elle tout est préjugé. Les gens sont étiquetés selon ce qu’ils font ou selon leur apparence ou leur manière de vivre. Et pourtant, pourquoi est-ce que je vais encore la voir ? Pourquoi est-ce que je me frotte à elle sans m’y affronter ? Je ne suis pas dupe, je ne suis jamais d’accord avec elle, et je n’ai même pas envie de le lui dire. Je préfère la laisser soliloquer devant moi en lui donnant l’impression qu’elle n’est pas seule. Quand elle me demande quelque chose, je ne cherche même pas à la contrarier. Enfin, si, quand même, des fois j’essaie de faire passer une ou deux petites choses, mais elle n’entend pas, elle semble ne pas y être accessible. N’importe quelle autre personne se comportant comme elle me hérisserait le poil et me ferait sortir les griffes. Elle, non. Pourquoi ? Parce que c’est ma grand-mère ? Je ne crois pas. Parce qu’elle me fait de la peine ? C’est possible. Ou alors parce que mon optimisme débridé me laisse croire que je finirai bien par découvrir, un jour, l'être qui se cache en elle...?

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martin 30/04/2008 18:47

Cet être qui se cache en elle, n'en avez-vous pas déjà une idée ? Il semble, à vous lire, que vous en perceviez intuitivement la meilleure part, non ?Bonjour Morgane :)

morgane 05/05/2008 17:21



Bonjour Martin ! Je me demande si vous n'êtes pas encore plus optimiste que moi...! La meilleure part, je ne sais pas, mais en abordant la question avec une sorte de
curiosité sans (trop de) préjugé(s), je me dis que peut-être, au fond, elle se pose des questions sur elle-même mais qu'elle préfère le garder pour elle... Après tout, c'est son droit...
L'obstacle finalement est peut-être juste un problème de communication, vu qu'il est quasiment impossible d'avoir une conversation avec elle...
Merci, tout cela me fait un peu avancer sur la question !



Dominique Boudou 30/04/2008 16:18

Optimisme débridé, oui. Je connais ce genre de grand-mère. L'exploration du soi n'a jamais été de mise chez les gens de cette génération. Mais il y a des exceptions bien sûr, et pas seulement dans les milieux dits cultivés.

Morgane 05/05/2008 14:30



Bonjour Dominique ! Votre commentaire amène une question, en fait. Car, et ça j'en conviens, si ma grand-mère ne pratique pas l'exploration du soi, cela veut-il pour
autant dire que ce "soi" est inexistant ? L'être d'un individu n'est-il tangible que si lui-même en a conscience ? Ne peut-on pas être sans remettre en question cet être...? Autrement
dit, je ne peux supposer l'être chez autrui que si lui-même le présuppose et lui donne quelque chose qui ressemble à du sens ? Petite question d'ontologie à méditer...