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Vielosophi & Cie

Vielosophi & Cie

Tentatives de réflexion pour vivre et agir en conscience...

à propos du Mal propre

Dans son dernier livre, le Mal propre, polluer pour s'approprier, Michel Serres retrace en moins de cent pages le processus d'hominisation par l'appropriation, des origines jusqu'à nos jours. Il décrit comment, par ses actes, l'humain n'a eu de cesse d'affirmer sa volonté de s'approprier le monde en le salissant, d'abord par des marques physiologiques (urines, excréments, sang, sperme, cadavres), des déjections matérielles (déchets individuels, collectifs et industriels) et des signes moins polluants matériellement mais tout aussi nuisibles (sonores, visuels, olfactifs). Son argumentation est étroitement liée à l'analyse sémantique et étymologique des mots que nous employons. Nos comportements ne sont pas éloignés des conduites animales, à la différence que notre espèce s'est rendue ainsi dominante sur les autres espèces, et plus généralement, sur la planète qu'elle habite. Nous l'habitons en la possédant. L'humanité dans son ensemble est devenue propriétaire de son environnement, tandis que certains humains puissants et riches se sont rendus propriétaires des autres humains, en salissant l'eau, l'air, la nature, mais aussi en diffusant des signes et des messages qui amoindrissent les consciences et les facultés de penser de chaque individu. De quel droit ? Et là je citerai l'auteur : «  Celui qui chie sur la beauté du monde l'a-t-il jamais découverte, a-t-il jamais vu la sienne propre ? »

Cependant, cette croissance exponentielle de la propriété arrive à son terme, pour plusieurs raisons. L'une d'elles est que les frontières, les limites, n'existent plus : on ne pollue pas à l'intérieur d'un espace, la pollution matérielle ne connaissant pas les limites d'un terrain puisqu'elle voyage par les airs et par l'eau, et la pollution visuelle et sonore se répand sur la terre entière grâce aux « télé technologies ». A ce rythme, si ce déversement de déjections continue, nous allons droit au « Déluge : la planète totalement envahie d'ordures et d'affiches, lacs saturés de déchets, fosses sous-marines regorgeant de plastiques, mers couvertes de débris, de résidus et d'épluchures... Sur chaque rocher de montagne, sur chaque feuille d'arbre, dans chaque parcelle labourable... s'imprime de la publicité ; sur chaque herbe s'écrivent des lettres ; les grandes marques mondiales tracent leurs images géantes sur les glaciers géants de l'Himalaya. [...] Qui ne sent qu'alors ne flottera plus que l'homogène déjection du Grand Propriétaire, sapiens sapiens, qui aura gagné ? »

Si nous pouvons maintenant quantifier ces pollutions et leur impact sur l'environnement et sur l'espèce humaine, si nous pouvons le déplorer, il conviendrait, et c'est là le propos de Michel Serres, de nous interroger sur nos intentions : nous savons comment nous polluons, mais savons-nous pourquoi ? Quelles sont nos intentions et comment changer ces intentions ? (Et là c'est vrai j'ai trouvé dans ce livre de quoi nourrir et faire évoluer mes propres réflexions à ce sujet). Loin de s'arrêter à un questionnement pourtant, l'auteur propose des pistes précises de réflexions éthiques et philosophiques.

Il explique comment, par un changement de nos intentions, nous pourrions en quelque sorte sauver le monde et sauver nos âmes, les deux étant indissociables, par une triple libération : « libérer l'espace ; libérer nos âmes ; libérer, au moins, un lieu. »

Au lieu de créer des institutions internationales pour la protection de l'environnement qui n'ont au fond comme but que de protéger l'espèce humaine, et donc encore une fois de servir uniquement ses intérêts, Michel Serres propose de créer une institution « objective », « la WAFEL, dont les initiales diraient, en anglais, ni les hommes, ni les nations, ni l'espèce, mais le monde : l'Eau, l'Air, la Terre, le Feu et les vifs. » Une nouvelle étape dans l'hominisation, qui nous ferait quitter peu à peu la condition animale.

Vers la fin du livre, sa réflexion nous amène à l'idée que nos intentions d'être propriétaires devraient se muer en intentions d'être locataires. Il l'exprime là encore par une réflexion sémantique, sur le mot « réserve » : « En réserve, le monde et les choses constituent la somme totale des réserves. Voilà le premier sens, collectif et objectif, qui exprime le lien du genre humain à son habitat : épargne, provision, trésor, parc mondial. Par rapport à cette réserve, nous avons à observer de la réserve. Voilà son deuxième sens, subjectif, à la fois de psychologie, d'esthétique et de morale : discrétion, ménagement, modération, modestie, respect, retenue, décence, pudeur, admiration éblouie... [...] Nous devons pratiquer un devoir de réserve ; en ce troisième sens, juridique, la totalité du monde et des choses forme la succession héréditaire des générations futures, légalement leurs réservataires. Dernier sens, locatif : ici et seulement ici, j'habite ma réserve. »

Ce livre est un manifeste profondément humaniste, Michel Serres s'assume lui-même comme utopiste, pour lui la seule évolution humaine possible réside d'abord dans l'émergence et l'adhésion à un nouveau Contrat naturel. Une réflexion philosophique on ne peut plus actuelle, à lire et à méditer. Je mets en ligne une vidéo dans laquelle il parle de son livre. Ouais, je sais, c'est estampillé « La Croix ». Et quand on connaît le propos de cet ouvrage, cela fait un peu bizarre de voir ce sigle qui happe le regard. Mais Michel Serres lui-même nous invite à percevoir le réel et son contenu en nous libérant des marquages qui se l'approprient... De toute façon, en ce qui me concerne, une marque, un sigle, un logo ne m'attire pas plus qu'il ne me rebute, tant qu'on ne m'oblige pas à le porter sur moi. C'est le contenu qui m'intéresse.

Et avant de voir et entendre l'auteur, voici un dernier extrait du livre : « Le premier qui, ayant enclos un jardin, s'avisa de dire : « Ceci me suffit », et demeura égonome sans baver sur plus d'espace, fit la paix avec ses voisins et garda le droit tranquille de dormir, de se chauffer, plus le droit divin d'aimer. Voilà du Jean-Jacques en version Michel Serres. »


Entretien avec Michel Serres au Salon du livre

 

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Professeur L 13/06/2008 12:10

Bravo pour ce très bon commentaire du dernier ouvrage de Michel Serres. Votre explication est brillante, précise et limpide. Vous parvenez à rendre clair ce qui peut paraître hermétique dans le texte de Michel Serres, qui cherche toujours à concilier le travail d'écriture avec le travail de la pensée. J'ai adoré Le Mal Propre de Michel Serres. Peut-être serait-il utile de conseiller aux lecteurs de votre blog la fréquentation d'autres ouvrages de Michel Serres, qui mettent le doigt sur les rapports entre appropriation et pollution : je pense notamment au Contrat naturel bien sûr, mais également à Retour au contrat naturel, et au Parasite, publié au début des années 1980. Dans ce dernier livre, la réflexion sur le parasitisme est indissociable d'une réflexion sur la littérature et la philosophie. On peut y lire également une interprétation brillante du Contrat social et des Confessions de Rousseau. Merci encore pour ce très beau commentaire, et espérons qu'un jour, les hommes se mettent à écouter la parole de Michel Serres : faire la paix avec la nature pour faire la paix avec les hommes, et faire la paix avec les hommes pour faire la paix avec la nature. C'est la lecture des ouvrages de Michel Serres qui m'a donné l'envie d'enseigner. Et j'essaie de faire en sorte que mes élèves comprennent qu'être éduqué, comme l'explique Serres, c'est apprendre à ne pas parasiter l'autre. Bien amicalement, Professeur L

Morgane 16/06/2008 15:06



Comme vous le dites si bien, Michel Serres "cherche toujours à concilier le travail d'écriture avec celui de la pensée". C'est ce que j'aime le plus chez ce
philosophe : il semble chuchoter ses pensées et leurs évolutions directement à l'oreille du lecteur, au moment-même où ces pensées se construisent dans son exprit. Il nous emmène avec
lui dans ses pérégrinations, et il faut accepter de l'écouter nous parler, sans trop de distance dans un premier temps, et puis, lorsque l'on ferme le livre, se laisser aller à ses propres
méditations, générées par les "confidences" de Michel Serres. Merci pour ce com', Professeur L, il est très encourageant pour moi en ce qui concerne ce blog, et très
encourageant surtout pour le partage de la pensée humaniste "version Michel Serres"...