Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Vielosophi & Cie

Vielosophi & Cie

Tentatives de réflexion pour vivre et agir en conscience...

les vacances, le temps et la liberté

J’aime bien l’étymologie, l’histoire des mots. Si l’origine d’un mot ne donne pas sa définition actuelle, elle éclaire en tout cas la manière dont les humains ont manipulé leur propre langage. Et comme les mots, l’être humain, avec le temps qui s’écoule et l’emmène, évolue et se transforme… Mais de l’origine, comme pour les mots, reste-t-il quelque chose ? Sommes-nous autrement parce que nous changeons ? Qu’est-ce qui fait que je reste moi-même malgré le temps qui passe ? Je change physiquement, je change dans mon caractère et mon rapport au monde… Et pourtant, j’en suis convaincue, c’est bien moi… Mais comment puis-je en être si sûre ? A un moment j’ai dit « j’ai trois ans », plus tard j’ai dit « j’ai dix ans », plus tard encore j’ai dit « J’ai vingt-trois ans », aujourd’hui je dis « J’ai trente ans », et peut-être, un jour, je dirai « J’ai cinquante et un ans »… Le temps semble m’appartenir, puisque je dis « j’ai ». Mais je n’en suis que locataire puisque je n’ai plus six ans, ni dix, ni vingt-deux, et pas encore trente et un… Le temps mesurable est quelque chose qui me marque d’une trace qui n’est pas indélébile et qui est pourtant inexorable… Le temps n’est pas en moi puisque je ne dis pas « je suis trente ans ». Je peux dire, sur le modèle anglais « je suis âgée de trente ans », mais là encore cela évoque une étape, un moment. L’allemand dit la même chose. La syntaxe est révélatrice d’une certaine pensée du temps, inséparable du monde et de mon existence, un caractère essentiel qui ne se situe pourtant pas dans l’être… Le temps agit d’une certaine manière sur l’être, ou du moins, à travers le temps mon être s’agit (s’assagit ?), se transforme, n’est plus jamais le même, ne redevient jamais exactement ce qu’il a été… Et pourtant c’est bien moi… Comment je le sais ? Est-ce tout simplement parce qu’autrui reconnaît ce « moi » quand il me voit et qu’il est alors seul garant de mon identité… ? Car moi toute seule, comment être sûre que c’est bien moi ? Comment être sûre que lors de mon sommeil, puisque pendant un temps j’ai perdu la conscience de moi-même, je ne suis pas devenue quelqu’un d’autre ? Je peux être sûre que le temps passe et ne fait que m’emporter et me traverser dès lors que je suis éveillée et que j’ai conscience de mon existence… Mais lorsque je dors… Est-ce que je ne perds pas du même coup la conscience de la réalité, de mon existence dans cette réalité, et surtout, du temps qui passe ?

D’ailleurs, le réveil qui sonne me ramène à cette réalité sociale rythmée par des nombres qui quadrillent le passage du temps… Ce temps quadrillé n’est plus seulement un caractère essentiel de mon existence, il devient une contrainte autant qu’un artifice, dans ce tiraillement permanent que « je » subis entre moi et les autres…

Demain je pars en vacances, pourquoi est-ce que cette idée me plaît autant ? Moi qui suis instit’, cela fait un mois déjà que je suis en vacances… Alors pourquoi partir ? Le dépaysement ? La mer ? La bronzette ? La drague ? Non, pas exactement. Revenons à l’étymologie. Vacance vient du latin vacare, « être vide »… D’ailleurs, la définition actuelle du mot reprend cette idée : "Temps pendant lequel une fonction, une dignité, un emploi n'est pas rempli, n'a pas de titulaire. Au pluriel, temps de repos, d'interruption des travaux." La vacance est le temps pendant lequel une fonction sociale n’est pas remplie, elle est donc vide, vidée d’un être humain pour la remplir, c'est-à-dire la mettre en œuvre, car en tant que telle cette fonction n’est rien. Elle est vacante. C’est une vacance… Moi, en tant qu’être humain bénéficiaire des luttes sociales de mes aïeux, je suis « en vacances ». C'est-à-dire que je laisse vacantes, pendant un temps, mes fonctions et obligations sociales… Mon rapport à l’autre, mais aussi au temps quadrillé, change. Mes fonctions sociales se vident tandis que je me retrouve moi-même… Un effet de vase communiquant, ou, pour rester dans la thématique de ce billet, de sablier… Ce moi dont la persistance dans la durée m’est finalement certifiée par la reconnaissance d’autrui, je ne peux le retrouver qu’en échappant un temps à autrui… Comment m’y retrouver ? Et pourquoi partir ? A quoi est-ce que je veux échapper ? Qu’est-ce que je compte trouver ? Le temps m’a toujours posé question. Parfois j’ai l’impression d’avoir le temps, c’est-à-dire, d’être en phase avec lui, comme si ma conscience du temps, mon rythme intérieur et l’action que j’effectue à ce moment-là étaient en accord parfait… Pas de précipitation, pas de stress, mais le temps de faire ce que j’ai prévu de faire… Et cela ne m’arrive pas qu’en période de vacances ! Je ne porte plus de montre depuis des années. Et depuis que je n’ai plus de téléphone portable, donc pas d’heure « à portée de main », ce sentiment d’accord avec le temps s’est accentué. Comme si j’avais subjectivé quelque chose du temps, au lieu d’en faire un nombre objectif sans cesse face à moi. Finalement, le temps que l’on mesure, s’il est pratique et objectif, n’en est pas moins artificiel et… contre-nature. Le temps existe, mais peut-être qu’il n’a pas de mesure, et ses repères sont ceux que nous, humains de passage, lui attribuons… Il y a un dossier très intéressant à ce sujet dans le Philosophie Magazine n°21, en kiosque actuellement. On y trouve par exemple un entretien avec Bernard Stiegler qui dit notamment ceci : « Notre époque est caractérisée par la synchronisation. Les industries de programme tendent à synchroniser l’activité de la conscience de chacun, contrôle sur la vie des âmes par le marketing et la télévision qui instaurent le psychopouvoir caractéristique de notre époque. […] Où que vous alliez désormais, vous avez les mêmes modes de production et de distribution. Cette mondialisation se fait au prix d’une synchronisation des modes de vie et de pensée. De nos jours, ce devenir qui s’est étendu à tous les aspects de l’existence anéantit la singularité des existences à travers le consumérisme qui liquide ainsi les savoir-vivre. » Même si je lutte le plus possible, au quotidien, contre la consommation et les « effets de mode », je fais tout de même partie de cette société, je ne suis pas encore ermite, et du coup, à mon niveau j’y participe. Ces derniers temps j’ai évoqué dans quelques billets des questionnements sur Internet et les nouvelles technologies. J’ai lu la Tyrannie technologique aux éditions l’Echappée. J’ai pris conscience d’une certaine forme d’aliénation au numérique et à travers cela conscience également de mes rapports au temps. Dans le Philo-Mag’ cité plus haut, Michel Eltchaninoff, dans un article intitulé « l’été en suspens », écrit ceci : « La course à l’efficacitéQue s’est-il passé en quelques années ? Le temps de la vie active s’est métamorphosé au point de rendre toute coupure de plus en plus périlleuse : prendre son temps en vacances demande davantage d’efforts qu’auparavant. […] Ecrasé par le devoir de jouir de tous les plaisirs qu’offre la société de consommation, mais également par celui d’être toujours plus performant, l’individu contemporain doit « consommer sans attendre, voyager, se divertir, ne renoncer à rien. » [extrait des Temps hypermodernes, de Gilles Lipovetsky] […] Cette surcharge s’accompagne d’une fragmentation du temps : les séquences temporelles sont à la fois de plus en plus courtes et de plus en plus concomitantes, voire superposées. Certains téléphonent alors qu’ils sont aux toilettes ou qu’ils conduisent leur vélo. Ils comblent tous les interstices temporels par un texto, un mail depuis leur ordinateur de poche, une chanson, un regard sur l’actualité, un extrait de film. La chasse aux temps morts est en passe d’être remportée grâce aux nouvelles technologies. »

Les nouvelles technologies ne nous laissent aucun répit, nous relient continuellement à la masse humaine communicante, ou du moins croyant l’être. Finalement nous ne sommes plus jamais seuls, et donc jamais totalement libres. Nous devons répondre à chaque instant, presque immédiatement, de notre position et de nos actes. Le mystère et le secret dont nous avions auparavant la jouissance, tendent à être remplacés par le déguisement, le masque ou le mensonge dans ce monde high-tech de la transparence. Je ne peux plus disparaître, alors je me cache, je mens, je me déguise, j’offre une imposture de moi-même faute de préserver mes secrets… A ce propos, en ce qui concerne Vielosophi, depuis quelques temps je veille à m’y mettre moins à nu, même si j’éprouve le besoin de soumettre à mes quelques lecteurs et lectrices mes questionnements, avec l’idée qu’ils rejoindront les leurs. Mais j’essaie de ne pas me livrer, donc de ne pas livrer mes secrets… Ce blog est un espace public, je veux juste y être honnête, mais pas confidentielle : me présenter telle que je suis sans me dévoiler ni me déguiser…

J’en reviens aux nouvelles technologies. Depuis quelques temps je n’ai plus de téléphone portable. Je me souviens qu’il y a dix ans, ma mère appelait cet objet « le fil à la patte »… Et elle avait raison. Une laisse virtuelle, le possesseur de l’appareil étant autant en possédé par l’appareil, corvéable à merci et toujours joignable, donc jamais tranquille. Depuis que je n’ai plus de portable, lorsque je sors de chez moi je suis totalement libre. Je vis des choses et fais des rencontres, je peux prendre le temps pour tout ça… Si quelqu’un cherche à me joindre, il peut attendre, comme moi-même je peux attendre, chaque chose en son temps… Je crois que le portable nous rend superficiels. Il y a dix ans nous n’en avions pas besoin, nous n’en avons pas plus besoin maintenant… Nous sommes juste en quelques années devenus l’esclave d’un objet technologique, nous ne savons plus faire sans… Mais, essayez, ce n’est pas très difficile… On retrouve vite sa débrouillardise et sa patience… C’est juste devenu plus difficile de trouver une cabine téléphonique…

Dans ce rapport au temps technologique, il y a Internet. Là, j’avoue, je suis une internaute compulsive, même si j’essaie d’évoluer de ce côté-là. Dès que je suis chez moi, l’ordinateur est allumé, je suis connectée, surtout dans l’attente de messages. Attentes souvent déçues d’ailleurs, pour un tas de raisons que je ne développerai pas. Toujours est-il que ces attentes, et les « clics » un peu au hasard sur la toile, je les vis de moins en moins comme une richesse et un accès à toutes les données possibles et imaginables et de plus en plus comme une perte de temps et un aliénation de mon cerveau. Dans la Tyrannie technologique, Cédric Biagini écrit au sujet de la surinformation : « Cette domination de l’immédiat sature nos mécanismes perceptifs. Il faut rester en situation de vigilance permanente pour être sûr de rien manquer, ce qui aurait pour effet dramatique de nous donner l’impression d’être coupé du monde. Cette dictature de l’instant présent, corollaire de l’utopie de la transparence, empêche de chercher des réponses philosophiques et politiques. Dans cette logique, nous n’aurons jamais assez d’informations pour pouvoir vraiment évaluer une situation et agir en conséquence. Gavés de nouvelles, nous sommes finalement anesthésiés. Le sentiment d’omniscience généré par l’info en continu et par l’infinité de connaissances dont Internet recèle, s’il donne l’impression de toute-puissance, conduit plutôt à l’impuissance totale ».

J’y reviendrai certainement plus tard. Mais voilà essentiellement pourquoi je pars. Lorsque j’étais enfant, ma mère nous emmenait tous les étés mes frères et moi dans un camping au bord de l’Atlantique où il n’y avait pas d’électricité. Nous dormions dans des tentes, nous vivions nos journées librement et de manière autonome et nous retrouvions à certains moments dans la journée, et principalement le soir. Pas de télé, pas d’infos, pas de téléphone, pas de musique pré-enregistrée, pas de jeux éléctroniques, pas de frigidaire, juste deux feux de gaz pour faire la cuisine, quasiment à même le sol. Une pause, un rapport au temps et à la réalité que je considérais, en que je considère encore maintenant, comme authentique : pas de montre, faire sa vaisselle, aller chercher de l’eau, faire quelques courses, marcher sur la plage, plonger dans les vagues, se faire des amis et vivre sa vie, lire, écrire, rêvasser, pas de passe-temps, car pas d’ennui... Aujourd’hui quand j’y retourne je me demande pourquoi j’aime tant cet endroit, qui n’est objectivement pas plus beau ou exotique qu’un autre. Ce qu’il a d’exceptionnel, au fond, ce sont ces souvenirs de déconnections et de vacances qui ont marqué les étés de mon enfance… Demain je pars en vacances, je me déconnecte. Pas d’ordinateur, pas de téléphone, pas d’Internet, juste mes instruments de musique, de quoi lire, écrire et penser, une carte routière et mon vieux Ducato, pas de route préétablie, juste quelques points de chute ou rendez-vous plus ou moins prévus… La liberté.

 

Merci d’être allé(e) au bout de ce billet un peu long, car tout ça pour dire que je pars quelques semaines, donc mon blog sera un peu vacant, justement… Mais si ça vous dit, vous pouvez écouter quelques-unes de mes chansons par ici… Si vous voulez être informés de la parution du prochain billet, n’hésitez pas à vous inscrire à la newsletter…

Et bel été à vous !

 

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

dominique boudou 08/08/2008 09:59

Vacance n'est pas vacuité. Au contraire, c'est le moment de faire le plein, non pas de gasoil mais de soi. Quant au temps, même objectif il demeure subjectif puisque conventionnel. Très bon article.Bonnes vacances.

Morgane 25/08/2008 12:54



Merci Dominique ! Petite escale, les vacances s'achèvent bientôt, le plein est quasiment terminé !